Homélie du jeudi 7 mai 2020

Actes des Apôtres 13,13-25 ; Évangile selon St Jean 13,16-20

Quand Dieu oublie Dieu.

En entendant cette Parole ce matin, nous voyons la cohérence de Dieu dans l’Histoire.

Avec saint Paul, nous touchons vraiment du doigt ce qu’est la Parole de Dieu, et nous avons, pourrait-on dire, son mode d’emploi. La Parole de Dieu est une relecture jamais achevée de l’action de Dieu dans l’histoire du peuple d’Israël, qui est le miroir de tout peuple, de toute l’humanité, de l’Église, notre propre miroir. Il est très intéressant en lisant la Parole de Dieu de s’arrêter sur ces nombreuses relectures qui retracent les multiples interventions de Dieu dans l’histoire du peuple d’Israël, depuis la sortie d’Égypte. Constamment la mémoire d’Israël se souvient que Dieu se souvient de son peuple. Dans sa relecture Paul fait mention de Jean-Baptiste, le nom de son père, Zacharie ou Zacharyah, veut dire « YHWH se souvient ».

Dieu est toujours celui qui se souvient, non pas de nos péchés, de nos oublis, mais de nous. Ses nombreuses interventions dans l’histoire d’Israël ne se présentent pas de façon fantaisiste ou arbitraire, au grès de l’humeur divine, elles se présentent selon un plan divin préétabli qui va de la révélation divine au buisson ardent dans lequel Dieu révèle son nom à Moïse : « YHWH » en hébreu, « Ego eimi » en grec, que nous traduisons par ces mots : « je suis », jusqu’à la révélation de Jésus qui se révèle dans l’Évangile de ce jour comme étant lui-même le Dieu qui s’est révélé à Moïse : « Je vous dis ces choses maintenant avant qu’elle n’arrivent ; ainsi lorsqu’elles arriveront, vous croirez que moi :  je suis, “ego eimi” ». Jésus veut éviter la chute des siens.

Dieu se souvient, il ne perd pas la mémoire parce qu’il ne vieillit pas. D’un bout à l’autre de l’histoire, de l’Exode à Jésus il est toujours Celui qui Est, il est toujours Celui qui domine le cours du temps. Même lorsque celui-ci prend une tournure tragique comme c’est le cas là pour Jésus, il demeure celui qui se souvient. La trahison d’un ami est une des expériences les plus douloureuses qu’on puisse faire. Jésus sait que Juda va le trahir, il sait que tous ses apôtres vont l’abandonner.

Celui qui se souvient va faire l’expérience de l’oubli par tous. La plus grande solitude de la Croix, va toucher Jésus, jusqu’à cette prière qui reste et qui restera toujours pour nous un mystère : « mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » « Pourquoi m’as-tu oublié ? » Dieu oublie Dieu.

La façon qu’à Dieu de nous sauver, la façon qu’il a de se souvenir de nous, c’est, en Jésus, de passer par l’exode de l’oubli, accepter d’être oublié, même de Dieu, si on ose formuler une chose pareille, jusque dans la mort. Quand on médite la Croix, on ne va jamais jusqu’au bout du précipice, jusqu’au bout du scandale, parce qu’il nous fait peur et que nous voulons surtout éviter l’échec qu’il représente. Jésus nous a prévenu, « heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ». C’est la béatitude qui nous fait accepter l’échec de la Croix, celle qui nous retient en haut du précipice parce que c’est la béatitude qui nous fait entrer dans le Mystère d’un Dieu qui par amour pour nous accepte de s’oublier lui-même pour mieux penser à nous, pour mieux se souvenir de nous.

C’est avec cette béatitude là, cette joie-là qu’il te faut maintenant relire toute ta vie pour y déceler, jusque dans tes propres échecs, la présence et l’action de ce Dieu qui accepte de s’oublier lui-même pour mieux penser à toi. Amen.