Retourne à ton cœur « Le dedans et le dehors ; les entrées et les sorties »

« Le dedans et le dehors ; les entrées et les sorties »

Achard de Saint-Victor

Traité des Sept déserts (VI, 34)

 

Dans notre vie présente, du fait que l’homme sort de lui-même pour Dieu, concédant à Dieu et lui préparant en lui-même une demeure − non une partie de lui mais la totalité − aussitôt, succédant à l’homme, Dieu y fait son entrée. Ô admirable échange ! L’homme quitte l’homme et introduit Dieu. Hôte de joie, hôte de reconnaissance, ce Dieu emplit d’allégresse et de joie la demeure où il pénètre.

Mais quitter ainsi l’homme pour Dieu, ce n’est pas vraiment sortir ; c’est plutôt rentrer. Car il sort, cet homme, non comme on sort d’une maison pour aller dans la cour, mais comme on quitte les parties communes pour la chambre nuptiale. Il sort donc, non pas à l’extérieur de lui-même, mais à l’intérieur de lui-même, non pas vers le dehors, mais vers le haut, non pas de lui-même pour le monde, mais de lui-même en Dieu, pour que Dieu vienne en lui et que lui passe en Dieu. Il meurt à lui-même pour vivre à Dieu. Ainsi il vit plus véritablement, non en lui-même qui n’est qu’une ombre, mais en Dieu qui est la vérité.

Ce n’est plus désormais lui qui vit en lui-même, mais c’est le Christ qui vit en lui. Car à la suite de Dieu et tenant de lui tant la volonté que l’intelligence, il abandonne ce qui est sien, non seulement sa chair, mais et sa volonté et son intelligence. Car la volonté et l’intelligence divines le pressent de ne rien retenir de ce qui est sien. S’abandonnant tout entier, il voit la volonté et l’intelligence de Dieu habiter toutes entières en lui. Il adhère à Dieu, et ainsi devient « un seul esprit avec lui ».

Devenu véritablement spirituel, possédant l’Esprit de Dieu, il est capable de percevoir et il perçoit ce qui est de l’Esprit de Dieu. Auparavant il ne le pouvait, conservant son esprit propre. Il expérimente en lui-même ce qu’est « la beauté de la maison de Dieu » et « la douceur qu’il y réserve pour ceux qui le craignent » et dont il fait ses cohéritiers. Pour lui la manne descend du ciel. Souvent, il sent une clarté nouvelle qui soudain s’offre à lui et l’attire à sa suite. Parfois, il entend, de l’oreille de ceux qui savent entendre − de l’oreille intérieure − « une langue qu’il ne connaissait pas » : la voix de la tourterelle en sa terre, c’est à-dire en son cœur. Par là il est touché et tressaille, il est embrasé, il est arraché à lui-même ; il aspire tout entier à ce qui est d’en haut, et tout entier soupire après ce qui est du dedans. Il a faim et soif d’être enivré de l’abondance de la maison de Dieu dont il reçoit déjà comme des gouttes qui l’irriguent. Il s’écrie, transpercé jusqu’au cœur des traits de la charité : « Comme un cerf désire les sources d’eau vive, ainsi mon âme te désire, ô mon Dieu » ; « Qu’elles sont aimées tes demeures, Dieu des Puissances » ; « Mon âme désire et défaille en tes parvis ».

Tout lui pèse, de ce qui l’en retire ; il retranche toutes les occupations qui pourraient contrarier sa course vers le dedans ; les affaires humaines lui sont un fardeau. L’âme « reçoit des ailes comme la colombe et prend son vol pour se reposer » ; elle fuit, gagne le large et « demeure dans la solitude ». Dans ce désert, elle est conduite par l’Esprit d’intelligence qui lui donne cette vacance intérieure par laquelle elle peut « voir que le Seigneur est doux » et « contempler le Seigneur dans sa gloire ». Le prochain, elle ne le quitte ni par l’affection, ni par les effets intérieurs, mais seulement pour le dehors : elle ne cesse de prier pour lui si au dehors elle paraît cesser d’agir pour lui.

Père Patrice Sicard