Homélie du lundi 10 Juin 2019 par la Cardinal Barbarin

Marie, Mère de l’Église

Homélie du cardinal Philippe Barbarin

Abbaye de Champagne, Lundi de Pentecôte 2019

                                                                 

          Ac 1, 12-14 ; Jn 19, 25-34

Chers pères et frères,

chers frères et sœurs,

Dans son magnifique mot d’accueil, le Père Abbé disait, au début de la Messe : « Les Victorins nous invitent à aimer l’Église. » N’est-ce pas là le cadeau que nous pourrions attendre de ce jour de jubilé ? Comment faire pour aimer vraiment l’Église, notre grande famille, si souvent décriée et parfois si décevante, il faut le reconnaître ?

En cette fête de « Marie, Mère de l’Église », je suggère que, dans la simplicité du cœur, nous implorions le Seigneur de nous donner cette grâce par l’intercession de la « Toute Sainte ».  « Pourriez-vous, Vierge Marie, nous aider à considérer l’Église avec vos yeux et votre cœur, pour l’aimer davantage, pour que chacun de nous y trouve sa place et sa mission ? »

La situation de l’Église aujourd’hui n’est pas merveilleuse, certes, mais on peut dire qu’il en est ainsi depuis la première heure ! Dans la lecture des Actes, nous avons entendu la liste de ces frères, nos aînés, les Apôtres. Ce n’est pas brillant ! Pierre, ce Simon dont le nom a été changé pour signifier la solidité de tout l’édifice, a renié son Seigneur en pleine tempête ! Un terrible péché qu’il pleura aussitôt amèrement, mais qui restera connu de tous. Le soir du jeudi saint, Jésus avait manifesté sa déception en entendant les questions des Apôtres : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? » (Jn 14, 9). Et nous, compagnons de Jésus, qui méditons fidèlement et, pour certains, commentons l’Évangile depuis tant d’années, l’avons-nous mieux compris que lui ? Peu de temps avant la Passion, Jacques et Jean abordaient Jésus pour lui demander comment ils pourraient siéger à sa droite et à sa gauche, dans sa gloire ! En reprenant les deux frères, le Seigneur a bien conscience que les autres ne valent pas mieux, qu’ils sont souvent préoccupés de savoir qui est le plus grand d’entre eux. Il s’adresse donc à tous : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous »    (Mc 9, 35 et 10, 43-44). André fait-il exception, lui que l’on n’entend jamais prononcer la moindre parole déplacée ? Tout le monde connaît aussi Thomas, courageux, certes, prêt à suivre le Seigneur et à « mourir avec lui », s’il le faut (Jn 11, 16). Nous l’aimons comme un frère, mais nous savons aussi que le chemin de la foi n’est facile pour lui. Il a besoin de voir pour croire, et le Seigneur est amené à le reprendre, lui aussi : « Cesse d’être incrédule, sois croyant (…) Heureux ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20, 27-29). On aimerait pouvoir continuer, en découvrant, en décrivant le chemin spirituel et les fragilités de chacun de ces Douze, appelés par le Seigneur à cette mission de fondation, qui aujourd’hui est devenue la nôtre… Mais, pour commencer, j’aurais dû faire remarquer – et c’est bien le pire – qu’il en manque un : les « douze » ne sont plus que onze ! Judas, non seulement a trahi son maître pour trente deniers, mais il a disparu dans la tourmente et le désespoir…

Voilà donc l’Église ! Nous savons que sa vocation est de servir le Seigneur et toute la grande famille humaine. Nous l’aimons, nous essayons de l’aimer toujours, malgré tant de critiques et d’insuffisances. Marie, « la servante du Seigneur », veut nous y aider. Le trésor, pour moi, dans les lectures de cette Messe, c’est de voir qu’ils étaient là, les apôtres, « d’un même cœur, assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la Mère de Jésus, et avec ses frères ». Et je nous vois, au milieu d’eux, nous qui sommes ici, à Champagne, aujourd’hui, conscients de nos grâces et de nos limites, avec Marie, que l’Église depuis l’an dernier fête le lundi de Pentecôte comme la Mère de l’Église.

Le seul mot que je voudrais commenter aujourd’hui, c’est justement ce petit « avec ».

Avec la Vierge Marie

Etre avec la Vierge Marie, voilà la bonne porte d’entrée pour découvrir la beauté et la splendeur de l’Église. Ceux de ma génération se souviennent qu’autrefois, l’expression la plus utilisée n’était pas « avec », mais « par » Marie[1]. A Vatican II, les Pères ont souhaité que la Vierge Marie ait une place de choix, non pas à part, mais au cœur, au terme de l’enseignement sur l’Église, car elle en est la figure parfaite. Et, dans cette grande fraternité, nous la regardons tous comme une Mère.

Mais d’où vient l’expression « Mère de l’Église » ? Au Concile, on a longuement discuté pour savoir si l’on donnerait ou non ce titre à la Vierge Sainte. Certains expliquaient qu’on ne pouvait pas, puisque Marie est d’abord un membre de l’Église. Comme nous, elle fait partie de ceux qui ont été sauvés par le Messie, le Rédempteur de toute l’humanité. Assurément ! L’oraison de la fête de l’Immaculée Conception dit en effet qu’elle a été rachetée « par une grâce venant déjà de la mort » de Jésus. Or, malgré l’hésitation des Pères conciliaires, le Pape aujourd’hui canonisé, saint Paul VI, dans l’homélie de la Messe de clôture de la troisième session (le 21 novembre 1964), n’a pas craint de déclarer solennellement Marie « Mère de l’Église ». C’était le jour où était promulguée la Constitution dogmatique Lumen Gentium, qui doit tellement à la Méditation sur l’Église du P. Henri de Lubac, dont la famille est originaire de votre terre ardéchoise. Cet ouvrage majeur, publié une dizaine d’années avant le Concile, en a profondément inspiré la pensée. Ces deux textes commencent par un chapitre sur « le mystère de l’Église » et se terminent, l’un et l’autre, par une réflexion sur la Vierge Marie et l’Église[2]. Nous apprenons à vivre avec elle ; elle est avec nous quand nous prolongeons aujourd’hui l’œuvre du Christ en étant ses témoins, comme il nous en a donné la consigne. Elle est « la première en chemin », comme dit l’un de nos chants, et nous lui demandons en effet : « Marche avec nous, Marie… »

Nous disons dans le Credo : « Je crois en l’Église une, sainte … ». Or, force est de constater que les divisions sont nombreuses dans cette famille, non seulement entre protestants, orthodoxes, catholiques ou baptistes, mais aussi à l’intérieur des paroisses et des diocèses … L’Église est-elle donc vraiment une ?  On dit qu’elle est sainte, mais avec tous ces péchés, l’est-elle vraiment ? En fait, ce qu’affirme le « Je crois en Dieu », c’est que, même si elle est effectivement composée des pauvres pécheurs que nous sommes, l’Église est assurée de la présence indéfectible du Christ, « le seul saint, le seul Seigneur », et elle demeurera toujours « une, sainte, catholique et apostolique ».

Regarder Marie pour entrer dans le mystère de l’Église

Si nous voulons comprendre le mystère de l’Église, prenons donc le temps de regarder Marie, car elle en est la figure la plus parfaite. Depuis longtemps déjà, on se tenait proche de l’expression « Mère de l’Église ». Bossuet [3] a parlé de Marie en l’appelant la « Mère du peuple nouveau ». Et ce peuple, bien sûr, c’est l’Église. Lorsque le pape Jean-Paul II, dans son Encyclique mariale Redemptoris Mater de 1987, explique la décision de Paul VI : « Pourquoi Marie est-elle la Mère de l’Église ? », il s’appuie justement sur les deux passages qui viennent d’être lus, au premier chapitre des Actes des Apôtres et dans l’Évangile selon de saint Jean, où l’on voit Marie au pied de la croix.

Toutes les icônes représentent la Vierge Marie avec les Apôtres, le jour de la Pentecôte. Pourtant, le texte du livre des Actes ne permet pas de l’affirmer. Ce qui est sûr, c’est que pour préparer la venue de l’Esprit Saint entre l’Ascension et la Pentecôte, dans un petit verset de notre première lecture, Marie est là, avec les onze, avec quelques femmes et des « frères ». Etre avec elle, c’est vraiment encore un critère spirituel essentiel, vingt siècles plus tard !

Dans l’Évangile que le diacre vient de proclamer, nous avons entendu ces consignes suprêmes de Jésus, à sa mère d’abord : « Femme, voici ton fils », puis au disciple : « Voici ta mère » (Jn 19, 26). Toujours, l’Église a encouragé les fidèles à se sentir concernés par ces paroles. Vous comme moi, nous savons qu’elles sont aussi dites pour nous. Celle qui est la Mère de Dieu, la mère du Christ, l’Église entière qui est le corps du Christ la regarde comme une mère.

Cette ultime recommandation, nous sommes sûrs que Marie a su l’accueillir dans toute sa profondeur. Elle nous regarde, elle fait attention à nous, comme une mère veille sur ses enfants. Quel réconfort ! Et cela n’empêche pas, comme nous l’avons chanté dans le psaume, de la considérer comme une fille d’Israël, née et ayant grandi à l’intérieur du peuple élu, de la « voir » dans Jérusalem, car « en elle, tout homme est né » (Ps 86, 5). Le refrain que l’on nous a fait chanter pour ce psaume était très touchant ; il mettait en parallèle l’« Église sainte, Jérusalem aimée de Dieu » et Marie, « Mère de tous les hommes ». Ce qui veut dire : Regardez l’Église comme vous regardez la Vierge Marie, et vous grandirez dans la confiance et dans l’amour de l’Église. Nous essayons de le faire aujourd’hui, et c’est ce qui nous fera grandir dans la confiance.

L’Église est-elle vraiment une mère ?

Jean-Paul II, dans cette même encyclique, parle de la maternité de l’Église. C’est de la Vierge Marie, écrit-il, que l’Église va apprendre, découvrir sa propre vocation maternelle. Je trouve cette indication très importante pour nous tous, autant pour vous, dans la communauté des chanoines réguliers de saint Victor, que pour une paroisse ou un diocèse. L’Église est-elle assez mère ? Certainement jamais assez ! Et si elle veut le devenir vraiment, qu’elle se tourne résolument vers celle qui est la Mère toute sainte, la Vierge Marie.

Voilà donc le chemin à accomplir pour l’Église. Le meilleur moyen pour elle de savoir transmettre les trésors de l’enseignement du Seigneur et de la grâce de Dieu dont elle est dépositaire, c’est de regarder la Vierge Marie, de prendre modèle sur elle. Tant de choses nous dépassent dans ces mystères ! Ces derniers temps, nous avons beaucoup entendu parler de Notre-Dame de Paris, à cause du terrible incendie de la Semaine Sainte, et la figure de Paul Claudel a été souvent évoquée. Revenu à la foi, il écrivait : « Ce que disait Paul, ce que me montrait Augustin, le pain que me rompait Grégoire, les yeux de Marie au-dessus de moi étaient là pour me l’expliquer[4]. »

Le chrétien s’efforce de vivre sa vie de baptisé, il ne comprend pas tous les Évangiles qui sont proclamés, ni tout ce qui est dit dans la liturgie. Mais, avec confiance, il se tourne vers la Vierge Marie qui l’introduit dans ces mystères, maternellement. Nous la laissons nous parler, et quand elle ne nous dit rien, ses yeux nous suffisent pour accueillir intérieurement ce que notre intelligence ne comprend pas. C’est grâce à elle que nous arrivons petit à petit à devenir de vrais fils et filles de l’Église. La tradition chrétienne a toujours gardé dans l’unité ce triptyque : la Vierge Marie, l’Église et toi, ton âme à toi.

En Marie, tout est pure grâce

 L’Église, donc, sainte par la présence assurée de Dieu en elle, n’en demeure pas moins pécheresse à cause de tous ceux qui la composent. Mais, dans la Vierge Marie, tout est saint. Si nous voulons comprendre ce qu’est l’Église, ce qu’elle doit être pour nous, levons les yeux vers Marie : elle est pleine de grâce. Je n’aime pas tellement le mot « pleine », et pas davantage l’autre traduction que certains lui préfèrent « comblée de grâce ». Ces mots sont trop dans l’ordre quantitatif. Or, le salut de l’Ange signifie plutôt que, pour petite ou effacée qu’elle soit, celui qui regardera Marie ne trouvera en elle que la lumière de la grâce ! Elle est toute discrète, personne ne la remarquait dans les rues de Nazareth, mais si on s’approche d’elle et si on l’observe, on verra que tout en elle est pure grâce, resplendissant d’une lumière, d’une pureté, d’une simplicité étonnante, sans la moindre once de gangue ! Elle est une « toute petite », comme elle le chante dans le Magnificat, en se demandant comment le Tout-Puissant a fait pour la voir, la découvrir, dans l’immensité du monde. Et ce que l’Ange lui avait dit, justement, c’est que si certains ne voient en elle qu’une « toute petite de rien du tout », en fait, il n’y a en elle que de l’amour, que de la lumière. En elle, on ne peut découvrir que l’œuvre de la grâce.

C’est cela qui pourra nous convertir : regarder l’Église comme une fontaine de sainteté. C’est là que nous recevons le baptême et le pardon des péchés ; c’est là que nous mangeons le « Pain vivant », à la table de Dieu. Et l’encouragement, la vigilance maternelle de Marie peut nous aider à faire résolument ce choix et à y rester fidèles, tout au long de notre vie. Belle mission de Marie, Mère de l’Église !

Jean prit Marie avec lui

Frères et sœurs, je ne voudrais pas laisser de côté ce passage d’Évangile si poignant. Une fois qu’il a entendu les paroles du Seigneur « Voici ta mère », le disciple que Jésus aimait la prit chez lui, « avec » lui.

Nous avons certainement tous essayé de faire, à leurs côtés, le chemin du calvaire à la maison de Jean ? C’est tellement difficile pour Marie de quitter le Golgotha. Elle a les yeux rivés sur le tombeau de son fils, devant lequel on vient de rouler la pierre. Elle ne peut pas partir. J’ai le sentiment que le disciple bien-aimé s’approche d’elle, la prend par l’épaule pour l’emmener à la maison. Avez-vous essayé d’imaginer ce qu’ils se disent en chemin, comment s’est passée la soirée ? Quel repas ! Est-il possible de manger quelque chose, puis de dormir, après des heures aussi terribles ? Qui se trouve dans cette maison ? Où sont les autres ? Apôtres et disciples ont disparu aux moments les plus tragiques, mais peut-être n’étaient-ils pas loin.

Ce qui est sûr, c’est que le dimanche matin Pierre était là : « Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau » (Jn 20, 3). Comment et quand a-t-il retrouvé Marie et le disciple ? Souvent, j’ai essayé de reconstituer intérieurement les trente-six heures écoulées entre le vendredi après-midi où Jésus a été enseveli et le dimanche matin, quand Pierre et Jean sont sortis pour courir vers le tombeau. Maintes fois, j’ai interrogé des frères et des sœurs en leur demandant comment ils voyaient ces moments. Que s’est-il passé ? Que s’est-on dit ?  Que signifie pour saint Jean –  s’il est bien le disciple que Jésus aimait – avoir Marie avec lui ? Il n’était pas difficile à comprendre, ce petit avec lors de la prière commune dans les Actes des Apôtres. Mais là, que veut dire être avec la Vierge Marie quand tous sont submergés par une si grande et profonde souffrance ?

Demeurer en ce lieu, dans cette contemplation, ne peut être que d’un grand profit. Car de même que Marie est à elle seule toute la vérité de l’Église, chacun de nous a aussi la vocation d’être la présence de Dieu au milieu des hommes. C’est la dernière consigne que Jésus nous a laissée avant son Ascension : « Vous serez mes témoins » (Ac 1, 8). La sainteté de Dieu est présente en chacun de nous par le baptême, et nous avons mission de la laisser rayonner. C’est précisément ce don, cette présence de Dieu en nous qui doit nous mettre en lien avec tous les autres, dans l’Église et le monde.

Avec nos frères dans la communion de l’Église

 Voilà donc encore un autre « avec », et en cet anniversaire, il concerne particulièrement les chanoines. Leur vocation est de vivre ensemble. Le Père Abbé, tout à l’heure, a évoqué cet appel, cette grâce de saint Augustin qui voulait vivre avec des pauvres, comme avec des frères. Une abbaye sait qu’elle est appelée à donner ce témoignage majeur et merveilleux de la circulation de l’amour entre les frères. Dans son cœur de femme, la Vierge Marie était ouverte à tout l’amour que Dieu nous offre, comme l’Église a vocation à accueillir et manifester tout l’amour que Dieu veut offrir à ses enfants. La circulation de l’amour entre les frères est le témoignage qui est attendu d’une communauté monastique, pour que tous les baptisés puissent s’en inspirer. Dans la grande famille de l’Église, nous formons un seul corps et l’unité de ce corps vient du sang qui coule aux artères : la charité de Dieu qui unit tous les membres de ce corps. Nous sommes heureux de remercier les religieux dont l’exemple nous stimule à vivre l’exigence de notre baptême, à vivre dans la grâce de cette communion, de cette unité.

Cette semaine, j’ai lu le livre de votre frère, le Père abbé de Lagrasse, dont on avait annoncé la présence aujourd’hui, mais qui a dû être empêché de venir. Je suis heureux de le citer puisqu’il n’est pas là. Son ouvrage sur la spiritualité de saint Augustin s’intitule Désir et unité[5]. Dans le très beau chapitre 10, il écrit : « Notre communauté doit être comme un sacrement de la Trinité. » Quand on fréquente une communauté, on doit voir comment l’amour y circule. Evidemment, à l’intérieur de l’Église, on aimerait toujours le voir davantage. En cette célébration jubilaire, pour leur cinquantième anniversaire, les chanoines de Saint Victor savent que leur vocation est d’être un sacrement de l’unité, une image de l’unité trinitaire dans la vie de leur petite cellule d’Église. Ce qui convaincra et touchera leurs familiers et tout le monde, c’est de voir la grâce de leur baptême à l’œuvre dans leur communauté, l’amour de Dieu circuler entre eux, dans leurs attentions mutuelles.

« Le Seigneur est avec toi »

Frères et sœurs, depuis le début de cette homélie – j’arrive au terme ! – je fais la chasse à toutes les utilisations du mot « avec », mais il y en a une, la plus fréquente, que je n’ai pas encore évoquée, un « avec » que l’on entend tout le temps, au début du « Je vous salue Marie ». C’est de lui que viennent tous les autres : prier avec la Vierge Marie, vivre avec ses frères, dans la communion de l’Église. Rappelez-vous le premier jour : on est à Nazareth, Marie, toute bouleversée, vient de recevoir la visite de l’ange. Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qu’il attend de moi ? L’Évangile ne cache pas son trouble, quand l’Ange Gabriel vient de lui dire : « Réjouis-toi Marie, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » Charles Péguy, lui aussi devant Notre Dame de Paris, écrit :

« Il faut s’adresser à celle qui est Marie parce qu’elle est pleine de grâce, à celle qui est pleine de grâce, parce qu’elle est avec nous, à celle qui est avec nous, parce que le Seigneur est avec elle[6]. »                                                           *

Frères et sœurs, le Seigneur nous dit aussi aujourd’hui, et tout spécialement à nos frères les chanoines de saint Victor : Depuis ton baptême, le Seigneur est avec toi. Ce que l’ange a dit à la Vierge Marie au jour de l’Annonciation, je te le dis à toi aussi, aujourd’hui, pour ce cinquantième anniversaire. Dieu est avec toi depuis ton baptême, qu’Il demeure toujours en toi. Si tu veux nourrir ta foi, souviens-toi de la phrase de Jésus, qui peut tout aussi bien éclairer la vie de la Vierge Marie : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 4, 34). Le bon pain que nous allons recevoir dans l’eucharistie, quelle force va-t-il nous donner ? En chacun de nous, celle d’accomplir la volonté de Dieu, comme le dit la Vierge Marie : « Que tout se passe pour moi selon ta parole », selon ta promesse, selon ce que tu viens de m’annoncer… et que je suis loin de comprendre ! Même dépassée par les paroles de l’ange, Marie se montre entièrement disponible, généreusement offerte.

Frères et sœurs, vous le savez, c’est à cela que nous sommes tous invités : manger ce pain de la route, pour être capables d’accomplir notre mission de témoins du Seigneur au long de notre vie terrestre, et entrer quand Il le voudra dans ce Royaume où Il nous attend.

[1] On terminait souvent un message ou une lettre par ces mots latins : In Christo per Mariam. Saint Bernard avait prolongé la comparaison paulinienne du corps du Christ, en disant que Marie était le « cou » du corps mystique, car c’est par Marie que nous recevons le Christ et tout ce qu’Il nous donne…

[2] « La bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le mystère du Christ et de l’Église », ch. VIII de Lumen Gentium, et « L’Église et la Vierge Marie », ch. IX de H. de Lubac, Méditation sur l’Église, Œuvres complètes VIII, Cerf, 2008, pp. 274-329.

[3] Bossuet, 4ème sermon pour l’Annonciation, cité par Henri de Lubac, Méditation sur l’Église, Cerf, Œuvres complètes VIII, p. 289.

[4] Paul Claudel, « L ’Epée et le Miroir », pp. 198-199, cité par Henri de Lubac dans « Méditation sur l’Église », Œuvres complètes, VIII, Cerf, 2012, p. 293, note 87.

[5] Emmanuel-Marie Le Fébure du Bus, Désir et unité. La spiritualité augustinienne pour aujourd’hui, Tallandier, coll. spiritualité, 2019, 216 p.

[6] Charles Péguy, « Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu » in Œuvres poétiques complètes, NRF, Gallimard, 1975, p. 573.