Allocution d’accueil et d’action de grâces de Mgr Hugues Paulze d’Ivoy, Abbé général des Chanoines réguliers de Saint-Victor, à la messe pour les 50 ans de la fondation de l’Abbaye Saint-Pierre de Champagne, lundi de Pentecôte 10 juin 2019.

 

Chers amis,

Permettez-moi, au seuil de cette célébration, de vous accueillir en exprimant l’action de grâce de notre communauté et de la partager avec vous comme un don pour avancer sur les chemins de Dieu.

Si nous sommes rassemblés dans cette église ce matin, c’est à cause de l’audace de nos fondateurs, trois jeunes chanoines réguliers de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, Maurice Bitz, Pierre Vekemans, présent au milieu de nous, et Gérard Kessler, qui, accompagnés un temps par leur maître des novices Jean-Marie Boitzy, ont été attirés et conquis par son climat de beauté intérieure et de foi solide, sur cette voie de communication irremplaçable qu’est la vallée du Rhône. Il y a 50 ans, au cours de l’année 1968, encouragés par les instances de la Confédération des chanoines réguliers de Saint-Augustin, ils cherchaient un lieu pour former une petite communauté fraternelle et sacerdotale, actualisant le charisme canonial.

Que voulaient-ils faire, qui nous inspire toujours aujourd’hui ? Ils portaient le désir, je les cite, de « favoriser une vie religieuse plus intense », motivée par « les exigences actuelles de l’aggiornamento » et la volonté de « mettre tout notre cœur et nos forces au service d’un diocèse ». « Cette fondation, écrivaient-ils à la Sacrée Congrégation des Religieux, désire dans l’Église d’aujourd’hui, vivre d’une vie religieuse canoniale authentique, dans la fidélité à la Tradition et selon le renouveau demandé par le Concile » (Lettre du 9 juillet 1968). Après quelques mois de présence, le Père Maurice précisait qu’aux missions canoniales traditionnelles de l’office liturgique et du ministère pastoral s’ajoutait l’accueil : « la ‘Maison des Chanoines réguliers’ serait un haut lieu de prière, de formation chrétienne, de rayonnement dans la région, et elle pourrait accueillir tous ceux qui désireraient vivre quelques jours de vie liturgique intense » (Le Fleuve, Revue des frères maristes de Serrières, avril 1969).

Nos fondateurs l’ont fait sans réserve de moyens ni assurance d’avenir, mais ils se sont mis à la tâche sans compter et se sont faits eux-mêmes bâtisseurs. Ils ont réalisé la même expérience que décrivait notre Père saint Augustin : « J’ai donc commencé à réunir des frères de bonne volonté, des hommes semblables à moi, qui, comme moi, n’avaient rien et voulaient m’imiter… Dieu lui-même devait être pour nous le plus beau et le plus riche des patrimoines » (Sermon 355).

Je voudrais saluer la mémoire du Père Abbé de Saint-Maurice d’alors, Mgr Louis-Séverin Haller, qui a permis notre naissance. Encouragé par le cardinal Charles Journet qui y voyait « une communauté de vie liturgique et contemplative, appui bien précieux pour le développement de la vie pastorale » (Lettre du 29 mai 1968), il a accepté le sacrifice du départ de ces jeunes confrères généreux et dévoués. À cause des liens profonds du monastère d’Agaune, consacré le 22 septembre 515 par saint Avit, avec cette antique métropole chrétienne dont il était l’évêque, c’est vers Vienne en Dauphiné, aux bords des mêmes eaux rhodaniennes, qu’ils se dirigèrent pour chercher à établir leur fondation. Ils y furent accueillis par le curé de la primatiale dédiée elle aussi aux martyrs de la légion thébaine, Mgr Didier-Léon Marchand, auquel nous pensons avec joie. C’est par hasard qu’ils finirent par découvrir avec un étonnement joyeux la merveilleuse église de Champagne. Mgr Jean Hermil, évêque de Viviers, eut la généreuse confiance d’accepter cet essai de fondation. Nous lui devons un grand merci. Depuis lors, c’est avec ses successeurs, aujourd’hui avec vous, cher Mgr Jean-Louis Balsa, au sein cette fidèle terre ardéchoise, que nous avons noué une heureuse alliance qui s’approfondit et se renouvelle avec le temps.

Avec la Confédération canoniale, nos fondateurs pensaient aussi que le beau rameau victorin du grand arbre canonial avait quelque chose à dire pour l’Église en notre temps. À un moment de grande réforme de l’Église, l’abbaye et la congrégation de Saint-Victor de Paris avaient représenté un témoignage original et lumineux. L’exemple de vie de charité consacrée dans la louange, le ministère pastoral et l’enseignement donné par l’abbaye de Saint-Victor n’était pas pour eux un regard vers le passé, mais une impulsion inspirante. Nos Constitutions s’ouvrent par ces paroles empruntées au chanoine Jean Châtillon, du diocèse de Metz, et au Père Abbé Maurice : « Saint-Victor est une des écoles médiévales qui, au XIIe siècle, ont le mieux parlé de l’Église (…) Pour les victorins, il n’y a de vie spirituelle que dans l’Église et par l’Église. Aujourd’hui, les victorins nous invitent à aimer l’Église. Ils nous exhortent à la comprendre et à la servir de tout notre cœur, parce qu’elle est l’objet de l’amour immolé du Christ, et parce que nous sommes insérés en elle de façon vivante. C’est avec une grande tendresse, avec une passion dévorante, que nous devons aimer l’Église, peuple de Dieu né de la Trinité Sainte » (Constitutions, Préambule).

La tradition canoniale fait du monastère non pas un lieu éloigné et à part, mais une humble et fervente réalisation du mystère de l’Église. Comme l’écrivait le Saint-Père François, « la vie consacrée est un don à l’Église, elle naît dans l’Église, croît dans l’Église, et est toute orientée vers l’Église. C’est pourquoi, en tant que don à l’Église, elle n’est pas une réalité isolée ni marginale, mais elle lui appartient intimement. Elle est au cœur de l’Église comme un élément décisif de sa mission, en tant qu’elle exprime l’intime nature de la vocation chrétienne et la tension de toute l’Église Épouse vers l’union avec l’unique Époux ; donc elle ‘appartient… sans conteste à sa vie et à sa sainteté’ (Lumen gentium, 44) » (Lettre apostolique aux consacrés, 21 novembre 2014).

Cette alliance avec les Églises particulières s’est développée comme a grandi notre famille religieuse, petit à petit, avec des hauts et des bas, par le dialogue, la collaboration, l’ancrage dans une longue tradition canoniale. Nous avons pu répondre ainsi à l’appel de plusieurs diocèses, surtout, après Viviers, Périgueux, Angoulême, Valence, et aussi plus au loin dans un désir missionnaire de répondre à l’appel de proposer notre charisme en d’autres cultures, en Tanzanie, au Rwanda, au Vietnam. À tous les évêques qui nous font la joie et l’honneur de leur présence et de leur amitié, à tous les prêtres, que nous saluons particulièrement avec fraternité et reconnaissance comme des frères avec qui nous sommes heureux de collaborer pour la même mission, et les consacrés présents, nous disons notre grande joie de servir, par le témoignage de la vie fraternelle et l’accueil familial, par le service de la louange liturgique et par le partage commun du service pastoral, comme ce que nous essayons d’être selon nos origines : la « part régulière du presbyterium » d’un diocèse (Cf. Constitutions, 197).

Nous ne saurions oublier que l’Église a choisi deux évêques parmi nous, l’un dont la figure nous reste très chère, Mgr Henri Brincard, qui s’est dépensé sans compter pour l’Église à partir du Puy-en-Velay, sous le signe maternel de la Vierge Marie ; l’autre, notre cher confrère Mgr Luc Ravel, archevêque d’une grande capitale européenne, Strasbourg, nous fait la joie de savoir rester un frère proche de nous.

« Abbaye Saint-Pierre de Champagne », un nom qui sonne bien ! Pierre, pécheur devenu premier dans le service parce que pardonné et aimant ; et Champagne, « sur Rhône », a-t-on envie parfois de préciser ! ‘Campania, campagne’ à taille humaine, paisiblement sise entre fleuve et coteau, heureuse de ses vins et de ses fruits, à la fois quelque peu retirée et ouverte au grand passage. Nous voulons exprimer toute notre reconnaissance à la population de notre commune, à ses maires successifs et aux familles qui accueillirent et aidèrent nos confrères de bien des façons, dans une proximité mutuelle qui ne s’est jamais démentie et qui continue aujourd’hui de fort belle manière. Il y eut aussi tout l’apport irremplaçable des amis valaisans, ardents et généreux notamment pour les constructions, dans des liens qui se poursuivent encore maintenant. Ce climat de fraternité, d’amitié et de soutien s’est concrétisé avec tant de personnes de la région ou de bien plus loin qu’il est impossible de les nommer. Elles furent fédérées par notre cher Maître Louis Boissonnet, président fondateur de ‘Fraternité canoniale’, qui, avec les autres bienfaiteurs sans qui aujourd’hui encore notre vie n’est pas possible ni la poursuite de nos projets, a porté bien des soucis et des élans de l’aventure de la communauté aux côtés du Père Maurice et des confrères. Qu’ils en soient tous encore très vivement remerciés !

En Ardèche nous nous sommes inscrits dans une terre de saints et de missionnaires, qui nous stimulent fortement. Que de belles figures, auxquelles vient de s’ajouter celle du bienheureux martyr le Père Gabriel Longueville ! Nous voulons remercier aussi tout spécialement les moines de l’Abbaye de Notre-Dame des Neiges, qui avec leur Père Abbé dom Claudius Valour, nous ont dès les débuts très fraternellement soutenus et aidés ; nous prions avec eux et aussi pour eux, en pensant à leur frère Marie-Albéric, le bienheureux Charles de Foucauld. Parmi de nombreux liens spirituels, notamment avec des communautés de religieuses ici représentées ou auxquelles nous pensons, la communauté a depuis les débuts la grâce d’une grande proximité tant géographique que spirituelle avec Marthe Robin et les Foyers de Charité.

Nous sommes très touchés et heureux de compter parmi nous la présence fidèle et fraternelle de l’Abbé Primat de notre Confédération canoniale, du Père Abbé de Saint-Maurice d’Agaune, des autres Abbés, supérieurs généraux et confrères chanoines réguliers ainsi que de nos sœurs chanoinesses. Avec eux, nous croyons en la beauté et en l’actualité de notre charisme, alliance du service sacerdotal et de la vie commune consacrée, source d’inspiration à de nombreux moments de la vie et de l’histoire de l’Église, et encore aujourd’hui.

Notre Père Saint Augustin, dans toutes les dimensions de ses conversions, nous est un témoin merveilleusement encourageant de service et d’espérance dans l’amour. Chers amis, nous faisons totalement nôtre le compte-rendu qu’il donnait un jour, vers la fin de son épiscopat, à ses fidèles, de sa vie commune avec ses prêtres dans sa maison épiscopale devenue « monastère de clercs » pour unifier vie évangélique, service pastoral et hospitalité : « Nous vivons ici avec vous, et pour vous, et tous nos désirs, tous nos vœux sont de vivre éternellement avec vous auprès de Jésus Christ. Je crois que notre vie est tout entière à découvert sous vos yeux (…) Vous savez tous que nous vivons dans cette maison en nous efforçant, autant que possible, d’imiter les saints dont parle le livre des Actes des Apôtres : Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais tout leur était commun (Ac 4,32) » (Sermon 355).

Sa conscience des défis à relever pour les serviteurs de Dieu résonne fort pour aujourd’hui : « Le clerc a pris un double engagement : la sainteté et l’état clérical. La sainteté, pour sa vie personnelle ; l’état clérical, pour le service de son peuple ; Dieu lui a imposé cet état, et c’est plus un fardeau qu’un honneur. Mais quel sage comprendra ces choses ? (Ps 106,43). Il s’est donc engagé à la sainteté, il s’est engagé à la vie commune, engagement pris selon le mot de l’Écriture : Qu’il est bon, qu’il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis (Ps 132,1) » (Sermon 355).

L’action de grâces que nous célébrons ensemble ce matin ne cultive aucune nostalgie. Nous faisons mémoire pour aller de l’avant avec une foi et une audace renouvelées. Le Père Abbé Maurice et les autres confrères et amis qui nous précèdent dans la patrie d’en-haut se réjouissent avec nous ! Et nous sommes heureux de le faire en un jour consacré, au lendemain de la Pentecôte, à la Vierge Marie, Mère de l’Église. Réalisation personnelle et parfaite du mystère de l’Église, Mère et modèle de tous les membres du Corps de son Fils, elle l’est tout spécialement pour les apôtres et les consacrés.

Éminence, depuis plusieurs mois vous avez accepté de présider notre action de grâces et nous vous en remercions beaucoup. Avec vous, avec tous les pasteurs, consacrés et fidèles présents, c’est à Marie notre Mère que nous confions toutes les intentions de l’Église et du monde, en lui demandant de nous aider à vivre de manière plus réelle, humble et purifiée l’Évangile du Seigneur Jésus, afin de l’offrir au milieu des espoirs et des peines de l’humanité. Nous le faisons avec ces paroles de notre tradition victorine qui contemple le mystère de l’Église Épouse féconde du Seigneur, figurée en Marie : « À la suite de leurs pères, les chanoines réguliers de Saint-Victor reçoivent Notre-Dame de Bonne Nouvelle comme leur mère et patronne : par sa foi parfaite et sa libre soumission, elle a permis au Salut d’entrer dans le monde ; par sa souffrance offerte au pied de la croix, elle a permis au Salut de se donner au monde ; par son intercession elle permet à ses enfants de recevoir la Bonne Nouvelle du Salut et d’en vivre toujours plus profondément pour mieux l’apporter au monde. » (Constitutions, 9)

Merci beaucoup à chacun et à vous tous de votre présence, de votre amitié, de votre prière !