Homélie du 5ème dimanche de Pâques par le père Abbé Hugues Paulze d’Ivoy en visite à Chancelade pour les 50 ans de la fondation de Champagne

 

 

Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur Jésus : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres (Jn 13, 34-35).

Le commandement nouveau du Christ, chers frères et sœurs, celui de l’amour fraternel, accomplit et donne son sens à tous les commandements. Il est le cœur de l’évangile, le cœur de la vie chrétienne et le cœur de la mission de l’Église.

Le Christ est venu nous révéler et nous communiquer l’amour infini du Père pour les hommes. Par amour il a donné sa vie pour chacun de nous, et nous nous apprêtons, en ce temps pascal, à recevoir de nouveau avec force l’Esprit Saint qui renouvelle la beauté et la fécondité de nos existences, car il est lui-même, comme dit saint Paul, le don de l’amour de Dieu dans nos cœurs (Cf. Rm 5,5). Notre Père saint Augustin, à la fin de son manuel d’enseignement de la vie chrétienne, écrit : « Tous les commandements de Dieu se ramènent à la charité… Tous les actes que Dieu ordonne et tous ceux qui, sans être ordonnés, sont recommandés à titre de conseil spirituel, sont bien faits lorsqu’ils tendent à aimer Dieu et le prochain à cause de Dieu » (Enchiridion, XXXII, 121).

Le concile Vatican II nous a bien redit que tous, baptisés, nous sommes appelés à la sainteté et que cette sainteté réside dans l’amour de Dieu et de nos frères. Dans l’Église, chaque vocation, chaque chemin de vie est un chemin pour grandir dans la sainteté de l’amour et y entraîner ses frères.

Notre vie religieuse canoniale, distincte depuis ses origines au IVe siècle de la vie monastique retirée au désert, est marquée par l’enseignement toujours très actuel et la vie de conversion de saint Augustin.

Il a compris comment l’amour est d’abord l’essence même de l’être de Dieu, comment c’est l’amour qui fait l’unité des trois personnes divines qui sont un seul Dieu, comment l’amour explique le sens de la mission du Christ parmi nous et comment l’Esprit Saint est l’amour éternel du Père et du Fils qui nous est donné pour nous unir personnellement à Dieu et pour nous unir tous ensemble en Dieu.

Pour saint Augustin, faire l’expérience de la charité fraternelle, c’est-à-dire de l’amour des autres à partir de l’amour reçu de Dieu, fait connaître Dieu lui-même, puisqu’il est amour dans la communion des personnes divines. Il dira même un jour cette phrase surprenante : « Tu vois la Trinité quand tu vois la charité » (De Trinitate VIII, 8, 12). En effet la Trinité c’est l’amour qui se donne, se reçoit, s’échange, qui distingue et unit le Père, le Fils et l’Esprit Saint.

Sans l’amour de charité, la foi n’est pas entière et la vie de baptisé n’est qu’une apparence. C’est l’amour qui est le cœur battant, l’âme de l’Église. Il fait son unité, sa vitalité, sa fécondité. À travers la diversité des vocations et des tâches, l’Église accomplit la mission de répandre dans le monde ce qu’elle reçoit, cet amour source de salut, de vie véritable.

Précisément, l’idéal des chanoines réguliers, que saint Augustin a pratiqué comme quelques autres évêques de son temps en regroupant ses prêtres dans une forme de vie commune fraternelle, consiste à pratiquer soi-même, avec des frères, cette vie de charité, de mise en commun des biens, de louange divine, de mission commune, qui donne son sens aussi au ministère pastoral, qui est service des autres par amour.

Pour toujours se rappeler que le sacerdoce ministériel ne met pas au-dessus des autres mais au service de l’épanouissement de leur sacerdoce baptismal, pas de meilleur moyen que d’être au service des frères déjà dans la communauté. Pour prêcher la foi qui agit dans l’amour, pas de meilleur moyen que de commencer par en vivre concrètement. Pour signifier que l’Église est une communion dans l’amour qui nous fait participer à ce qu’est Dieu lui-même, pas de meilleur moyen que d’être soi-même, avec ses frères, un ferment d’unité.

Vous le savez, cher frères et sœurs, c’est la Règle de saint Augustin que nous suivons, et que nous essayons de mettre en œuvre, à Champagne depuis 50 ans, et aussi ici à Chancelade où elle est inscrite sur la porte de verre de la nouvelle maison des frères. Je voudrais vous en partager trois petits passages qui donnent sens à notre vie religieuse et sacerdotale, mais qui sont tout autant valables pour la vie d’une communauté chrétienne, d’une paroisse, de tout engagement des baptisés. D’abord le tout début de sa Règle : « Avant tout, frères très chers, que Dieu soit aimé, ensuite le prochain, puisque ce sont là les préceptes qui nous sont donnés en premier lieu.

Voici ce que nous vous prescrivons d’observer, à vous qui êtes établis dans le monastère. La première chose pour laquelle vous êtes rassemblés, c’est pour vivre unanimes à la maison et pour avoir une seule âme et un seul cœur tendus vers Dieu. » (Règle, exorde et I, 1)

Voilà une grande leçon : comme toute vie chrétienne, la vie consacrée n’est pas d’abord une action, un faire, mais un être, une présence, une vie tout entière orientée vers une seule finalité : être unis dans l’amour de Dieu. Nous sommes là pour recevoir l’amour de Dieu, l’aimer en retour et ne faire qu’un en lui. La première raison d’être chrétien, de se rassembler en paroisse ou en communauté n’est ni une morale ni une utilité, mais la joie de l’amour de Dieu pour lui-même. Une joie qui libère le cœur et donne sens ensuite à toutes les dimensions de notre existence.

Le deuxième passage est très important pour saint Augustin qui nous met à l’école de la primitive Église de Jérusalem au lendemain de la Pentecôte. Il s’agit de la mise en commun des biens en même temps que de l’attention à chaque personne : « Et puis, qu’on n’entende pas parler parmi vous de biens personnels, mais qu’au contraire tout vous soit commun. Votre supérieur doit distribuer à chacun de vous de quoi se nourrir et se couvrir, non pas selon un principe égalitaire, puisque vos santés sont inégales, mais plutôt à chacun selon ses besoins. Vous lisez, en effet, dans les Actes des Apôtres : “Ils avaient tout en commun” (4, 32), et : ” On accordait à chacun en proportion de ses besoins personnels” (4, 35). » (Règle I, 2)

Saint Augustin voit en fait plusieurs dimensions dans cette mise en commun des biens : d’abord ne pas posséder, ne pas rechercher pour eux-mêmes les biens de ce monde, afin d’être libres pour posséder infiniment plus : Dieu lui-même dont nous vivons. Être pauvre de biens pour être riche de Dieu, pour avoir le cœur ouvert à son amour. Et être pauvres ensemble pour être unis par ce bien plus grand que tout et commun à tous qu’est l’amour de Dieu, seul capable de combler nos cœurs et de nous sortir de nos égoïsmes possessifs.

Ensuite mettre en commun toutes ses ressources et ses dons non seulement matériels, mais aussi spirituels et humains, car aimer c’est ne pas garder pour soi ce que Dieu nous a donné, mais le mettre au service des frères, c’est avoir l’humilité de recevoir des autres et la joie de donner et de se donner.

Enfin l’attention aux besoins, aux conditions, à l’histoire de chaque personne. L’évangile ne prône pas un totalitarisme univoque, où l’unité se ferait au détriment de la personne, du mystère infini qu’elle est, mais au contraire, avec toute l’exigence de conversion à l’amour qu’il appelle de chacun, l’invite à se trouver en se donnant dans une communion de personnes.

Le troisième passage est ce qu’Augustin nous dit vers la fin de sa Règle : « Que le Seigneur vous accorde la grâce d’observer tous ces préceptes avec amour, comme des gens épris de la beauté spirituelle, répandant par votre vie la bonne odeur du Christ ; non pas comme des esclaves sous la loi, mais comme rendus libres par la grâce. » (Règle VIII, 1)

Le sens de la vie religieuse, comme de toute vie chrétienne, ne peut se mesurer à une réussite selon des critères mondains. C’est un mystère qui vient de l’intérieur de nos cœurs, de la liberté de nos choix, et qui se mesure à la qualité et à la profondeur de l’amour. C’est une vie féconde par cet amour qui se répand comme un parfum, comme une lumière, comme une joie et comme un avant-goût de la vie éternelle. Et c’est ce dont le monde a besoin.

Le Saint-Père François nous le recommande pour bien comprendre le sens de l’évangélisation : « Tous ont le droit de recevoir l’Évangile. Les chrétiens ont le devoir de l’annoncer sans exclure personne, non pas comme quelqu’un qui impose un nouveau devoir, mais bien comme quelqu’un qui partage une joie, qui indique un bel horizon, qui offre un banquet désirable. L’Église ne grandit pas par prosélytisme mais ‘par attraction’ » (Evangelii gaudium, 14).

Je ne voudrais pas finir, chers frères et sœurs, sans regarder avec vous vers la figure de notre cher bienheureux Alain de Solminihac, qui a relevé matériellement et spirituellement cette abbaye de Chancelade. Ici même il a prié longuement, il a loué le Seigneur avec ses frères, il s’est converti, il a enseigné, il s’est dépensé sans compter. Voici ce qu’il disait à ses chanoines de Chancelade, fidèle à l’inspiration de l’évangile et à celle de saint Augustin et de sa Règle :

« Le moyen d’avoir une grande charité parmi nous, c’est d’aimer grandement Dieu et lui être toujours unis. Car, étant tous une même chose avec lui, nous serons une même chose entre nous » (Avis, n° 27).

Puisse l’Esprit Saint, chers frères et sœurs, qui est lui-même l’amour de Dieu qui nous est donné, faire grandir en nous la soif et le goût de cet amour qui nous unit en Dieu et fait de nous ses témoins. Amen.