Les textes victorins

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Pratique, spiritualité et théologie de l’hospitalité aux premiers siècles de l’abbaye de Saint-Victor de Paris

« Refugium et solatium ibi transeuntium »

 

Comme dans toutes les Congrégations ou fédérations canoniales du XIIe s., la pratique de l’hospitalité est large dans la congrégation victorine. Ce n’est pas une nouveauté introduite avec la régularité augustinienne dans la vie des chanoines passés de la Règle d’Aix à la vie canoniale augustinienne : ces pratiques hospitalières antérieures ont été approfondies ou élargies au XIIe s. Cette hospitalité a été vécue selon la modalité propre à chaque branche canoniale (hospices, écoles, hôtelleries de pèlerinage…). A Saint-Victor elle a pris pour une part, du fait de l’origine de la fondation et de sa nature, la forme de ce qu’on peut appeler une hospitalité éducative. Elle y est aussi une partie de son héritage originel, antérieur au XIIe s. : chacun des chanoines parisiens auparavant groupés avec Guillaume vivait, dans sa maison du cloître, avec des élèves de l’école canoniale et prenait soin de leur formation religieuse. Elle ne remplace pas les autres formes d’hospitalité, qui restent présentes, mais les colore en les intégrant. Elle n’est pas propre à l’abbaye parisienne seule, mais existe dans les prieurés-cures : cela devait être car elle est une des formes intégrantes du ministère canonial régulier et les prieurés-cures étaient vus comme ce par quoi le peuple chrétien est rejoint. A tous ces niveaux se retrouve le propter vos vobiscum augustinien.

 

1. Sa place dans la vie conventuelle

 

L’hospitalité n’y est donc pas surérogatoire. Dès lors elle prendra des traits qui par ailleurs caractérisent la communauté victorine: cette abbaye étant aussi une école (« école de pensée » et de sagesse et « école du cloître »), elle relèvera largement de cette forme d’apostolat intellectuel dirigé vers le monde des écoles :

 

a) l’école claustrale est non seulement à usage interne des jeunes religieux, comme dans le monde monastique, mais également des étudiants étrangers venus à Paris. Ce n’est pas une institution religieuse qui abrite une institution scolaire tenue par les Victorins et destinée aux étudiants du dehors, c’est une école canoniale dont l’enseignement relève, par son contenu, ses méthodes et sa forma mentis, des perceptions de la réforme augustinienne régulière, et qui est ouverte aux étudiants pour cette formation.

b) ces hôtes prennent part à certains « exercices » de la discipline claustrale (de discipulus…) dont la « collation » (entretiens suivis de l’après-midi) au cloître, lieu non de silence – d’autres y sont destinés - mais de sociabilité et d’échange, sur le modèle du patio de la maison méditerranéenne.

c) les étudiants externes de la ville y passent pour l’assistance spirituelle (Saint-Victor, « une piscine probatique », assurait leur pénitencerie) : les chroniques notent qu’à leur égard l’accueil y est large, empressé et attentionné et qu’on est toujours « très disposé » à les recevoir. Cet accueil prend des formes très concrètes de service : s. Bernard demande à l’abbé Gilduin (Ep. 410) de bien vouloir offrir le vivre et le couvert pour un certain temps à un étudiant italien. Ce sera Pierre Lombard, le futur évêque de Paris.

 

Ces diverses pratiques hospitalières dureront jusqu’à la fin de l’abbaye et de la Congrégation : signe qu’on les percevait appartenir à l’ « Institut de saint Augustin ». Elles s’adressent à tous ceux dont les Victorins ont la cura animarum; relève du docere verbo et exemplo, s’adresse également au corps, à l’âme et à l’esprit.

 

Trois traits sont à relever.

 

a) il s’agit d’une hospitalité active. En ce sens que non seulement on accueille ceux qui se présentent, mais qu’on va au-devant des hôtes en leur offrant l’hospitalité : Olivier de Merlimond, revenant de Saint-Jacques de Compostelle et rentrant en Angleterre, est abordé en approchant des murs de Paris par un chanoine qui « moult dévotement » l’invita à s’arrêter à l’abbaye où il fut « bel et corteisement receu a grant honour » :

b) il s’agit d’une hospitalité à fécondité apostolique et ecclésiale: Le même pèlerin ainsi reçu est celui qui fonda par la suite l’abbaye de Wigmore ; les étudiants écossais ou anglais hébergés furent à l’origine de bien des fondations victorines et de la diffusion de l’idéal de la réforme grégorienne ; réforme grégorienne couplée avec l’évangélisation pour le cas de la Scandinavie : les anciens étudiants de Saint-Victor y sont les premiers évêques… Conséquences quasi-naturelles d’une vie auparavant partagée. S. Thomas Becket, dans ses exils sur le continent, est longuement reçu à Saint-Victor

c) il s’agit d’une hospitalité orientée vers l’ordre clérical (ce dont témoigne a contrario un épisode arrivé à Puiseaux sur le refus de l’hospitalité opposé, sur ce prétexte, à des membres de l’ordre monastique : des épisodes contraires (assistance à des moines malades et mourants) sont connus par des lettres de remerciements... et vers l’église diocésaine (les évêques de Paris y ont leur appartement, très souvent occupé, avec leur curie ; des prêtres choisissent de s’y retirer ; on pratique à dates régulières l’échange liturgique (prière et réfectoire) avec les communautés canoniales voisines (dont le « chapitre–source » de Notre-Dame). Cette orientation n’est pas exclusive : au XVIIe s. quand les premiers « Solitaires » laïcs envisagent de se retirer, c’est à Saint-Victor qu’ils demandent comme naturellement de séjourner. Devant le refus, les « Messieurs » s’adresseront à Port-Royal.

 

2. Son statut dans la théologie spirituelle victorine

 

            L’hospitalité devait recevoir aussi son intégration dans la théologie d’une école qui pensait sa vie commune. Ce trait distingue la fédération victorine des autres maisons canoniales, où ne se trouve pas ou se trouve moins cette réflexion enrichissante d’une pratique de vie.

 

            Dans la spiritualité de la première génération victorine, cet accueil relève de l’activité du descensus par distinction d’avec l’ascensus vers Dieu, dans l’itinerarium mentis in Deum que sont pour eux « les voies du Dieu vivant » qu’ils veulent emprunter. De ce descensus il est précisé qu’il se fait per compassione. Il a donc place parmi les composantes normales du processus mystique. Dans la séquence des « exercices spirituels » victorins (lectio-meditatio-contemplatio), il occupe un rang intermédiaire, celui de l’operatio, entre méditation et contemplation : c’est dire sa dignité. Il a place dans la vie spirituelle « normale », loin d’être d’abord vu comme un empêchement pour elle dont il faudrait la préserver.

 

Plus profondément, il relève chez les Victorins de leur théologie augustinienne de l’amour, laquelle est chez eux –explicitement chez Richard de Saint-Victor - d’essence trinitaire.

a) A ce titre, loin d’être un danger pour la vie de la communauté, il en est un accroissement. Car l’amour étant accru quand il est partagé, il faut donc des frères à aimer d’un amour égal, comme il convenait à la perfection de l’Amour qu’ait Dieu qu’il ait un Fils à aimer.

b) Il en est non seulement un accroissement, mais une exigence qu’il faut dire ontologique : il faut que les religieux puissent communier, en vertu de leur amour réciproque même, dans le partage de leur amour mutuel pour un tiers, comme il convenait à la perfection de leur amour mutuel et réciproque que le Père et le Fils aiment un Tiers, l’Esprit-saint.

c) Il en est non seulement une exigence mais un élargissement « dignifiant ». Il est non seulement « descendant » vers le prochain reçu par la compassion, mais « égalisant » de ce même prochain à qui une dignité est ainsi communiquée qui touche son être : pour que l’amour entre le Père et le Fils soit parfait il doit être partagé ; pour qu’il soit entièrement partagé ces « deux » doivent l’exercer ensemble sur un Tiers ; pour qu’il soit partageable en sa totalité de perfection, ce tiers doit être égal aux deux amantes, et donc parfait, comme l’est l’Esprit-saint, ou « perfectionné » comme l’hôte « reçu ».

 

Celui-ci entre ainsi, à un titre spécifique, dans la « famille victorine » (le mot n’est pas moderne, mais a été utilisé à Saint-Victor du XIIe à la fin du XVIIe s.). Ou plus exactement c’est celle-ci qui s’étend à lui et qui reçoit de lui un trait de sa perfection. Quoiqu’il en soit de la distinction entre un accueil « de groupe » ou « individuel », l’hospitalité y est toujours « personnelle » : l’analogué premier en reste les Personnes trinitaires et on reçoit quelqu’un.

 

Ce qui introduit à une autre et dernière caractéristique qu’il faut rattacher à l’ecclésiologie victorine: l’hospitalité diversement intégrante. L’Église a un cœur, qui est la charité de l’Esprit-saint ; elle a un corps qui en est animé ; l’appartenance à l’Église a divers degrés selon l’intensité de la charité et le statut spirituel et ecclésial de chacun. La communauté canoniale présentera la même nature ; son agir aussi, donc aussi son hospitalité : il y a du plus et du moins, sensible dans la durée du séjour, dans les lieux d’accueil (hôtellerie ou parties claustrales) et les activités auxquelles l’hôte prend ou non part. L’image de cercles concentriques en camaïeu traduirait le moins mal ces réalités théologiques et pratiques.